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Megaban

lundi 28 septembre 2009

Les buveurs d'absinthe.

Viktor Oliva, le buveur d'absinthe (1889)

Le mal du siècle, où plutôt de « fin de siècle« . A la fin du 19ème, s’épanouit le mouvement décadent, qui exprime une impression de déclin, après la débâcle et la chute du Second Empire. Ce courant littéraire et artistique, relié au symbolisme, prône une esthétique de la pourriture. Les artistes portent un regard désabusé sur le vice omnipresent. Ennui, débauche d’un luxe écœurant et pessimisme morbide en constituent les principaux thèmes. On assiste à une sublimation des bas-fonds, qui apparaissent comme d’attractives zones de dangers et de perdition. C’est la période des troquets de Montmartre, de la vie de bohème croquée par Toulouse-Lautrec, une foule de visages ravagés par la mauvaise vie, vêtus de costumes criards. Dans les romans et les tableaux, s’épanouissent de vénéneuses syphilitiques, des nobles désabusés, et des demi-mondaines provocantes: les « grues« . Une débauche d’excès et de lascivité où l’homme se perd et s’oublie, non sans une certaine délectation malsaine.

The evil of the century or rather, the "end of the century". The end of the 19th century, after the fall of the Second Empire, gave rise to the era of decadence. This literary and artistic wave, in line with the symbolist movement, had a propensity towards moral corruption. Boredom, debauchery of excessive luxury and morbid pessimism were the underlying themes. The period witnessed a patronization of seedy areas which were subject to danger and wrongful behaviors. It was the time when cafés had sprung up in Montmartre, folks were dressed in garish clothing, Toulouse-Lautrec chose to live a bohemian lifestyle, and many were brought down by their self-destructive ways. In the art world, books and paintings were filled with syphilis-stricken individuals, world-weary and disenchanted nobles, and the "grues" or demimondaines of society--the ladies of pleasure.


Albert Maignan, La muse verte (1895)

L‘absinthe apparaît comme un fléau de la fin de siècle, dont la lueur verte rappelle les lumières des cabarets glauques. Par sa nature ambivalente, entre fléau et extase, on l’assimile vite à la figure féminine tentatrice et vénéneuse, thème récurrent à cet époque, qui exprime une peur profonde de la femme, véritable Pandore des temps modernes. La fée verte est une de nombreuses figures féminines de l’époque, elle est la muse maudite du poète, la redoutable amie des esseulés. Dans les publicités, elle se montre sensuelle, rousse aux courbes rondes. Dans les peintures de Maignan ou d'Oliva, elle est dépeinte sous les traits d'une apparition démoniaque, qui torture le buveur. La personnification de l’absinthe se veut séductrice et suggestive, comme une promesse faite au buveur. Elle hante l’artiste comme un amour passionnel, il la vénère et la maudit.

Absinthe came to be known as the curse of the late century, its green glow reminiscent of the gaudy cabaret lights. Because of its double-sided nature--as part curse, part ecstasy--it was directly compared to a dangerously seductive woman, a temptress. The «fée verte» or the green fairy was one of the numerous feminine figures of the era; she was the poets' damned muse, the dreadful friend of the forlorn. In publicity ads, she was represented as a sensual, red-headed and curvaceous character. She haunted artists like a passionate lover would. She was worshipped as she was cursed. The image of absinthe was meant to be enticing and provocative, like a promise made to whoever drank it.

Henri Privat-Livemont, Absinthe Robette (1896).

Si elle s’immisce dans toutes les classes sociales, comme boisson à la mode, elle apparaît plus comme la boisson des pauvres: artistes, ouvriers, filles…. Elle anime les boulevards, et devient aussi une boisson féminine, grâce à des publicités attrayantes et un coût modéré. Les femmes en boivent à la terrasse des cafés, les filles de bordel en attendant un client. Mais aussi les femmes seules, dont la détresse porte la trace de ce poison pernicieux. Des visages blafards aux yeux cernés, un corps flottant à la beauté macabre.

If absinthe had spread its influence to all social classes, like a popular beverage, it was more like the drink of choice among the poorer folk: artists, workers, prostitutes and the like. It enlivened the boulevards and also became a drink among the female population, owing to its appealing advertisements and moderate price. It was therefore not unusual to come across a group of young women in a café, chatting over a drink of absinthe. Not to be missed were the unaccompanied women--possessed with ghastly beauty, pale faces with sleep-deprived eyes, bodies floating about--whose misery was reflected in the toxic drink.

Léon Spilliaert, la buveuse d'absinthe (1907).

Au 19ème siècle, l’alcoolisme est une plaie nationale, qui frappe de nombreuses couches de la population. Les ouvriers y noient leur paye, et les débauchés leur désespoir. On assiste à une phénomène d’ivrognerie collective, partout on boit, et dans les classes pauvres souvent toute la journée.
La fée verte est la figure de proue d’une société marquée par une course au plaisir qui mène souvent à la déchéance, à l’image de l’absinthe. C’est-ce peuple dépravé, se vautrant dans la jouissance que s’attachent à représenter les décadents, à l’image d’un Monsieur de Phocas ou d’un Des Esseintes désillusionné.
L’absinthe y devient un symbole de folie, une liqueur de mort, à travers les visages fantomatiques. Elle est l’expression d’un malaise national, d’une pourriture lascive, jusqu’à son interdiction en 1915.

In the 19th century, alcoholism was a national plague that affected people from all walks of life. The workers squandered their wages and the libertines drowned their despair, getting drunk. It marked a phenomenon of collective inebriation; there was drinking everywhere, often lasting all day long among the lower class.The green fairy, or absinthe for this matter, was the quintessential figure symbolizing the quest for pleasure that often led to one's downfall. This extremely self-indulgent and morally perverted group, referred to as the decadents, wallowed in the delights of sensual pleasure, as exemplified by characters such as Monsieur de Phocas (from the 1901 novel of the same name by Jean Lorrain) or one of the disillusioned members of the Des Esseintes family (from the 1884 novel, A rebours, (English: Against the Grain /Against Nature) by Joris-Karl Huysmans).The absinthe drink became a symbol of folly, and a liquor of death by way of the ghostly imagery that came to be associated with it. It was reflective of a national malady and lascivious degradation until its prohibition in 1915.

Jean Béraud, les buveurs d'absinthe (1908).

On retrouve ces épaves sublimées dans une des descriptions de Charles Baudelaire, dans Le peintre de la vie moderne (1868).

"[...] en suivant l'échelle, nous descendons jusqu'à ces esclaves qui sont confinées dans ces bouges, souvent décorés comme des cafés; malheureuses placées sous la plus avare tutelle, et qui ne possèdent rien en propre, pas même l'excentrique-parure qui sert de condiment à leur beauté.
Parmi celles-là, les unes, exemples d'une fatuité innocente et monstrueuse, portent dans leurs têtes et dans leurs regards, audacieusement levés, le bonheur évident d'exister (en vérité pourquoi?). Parfois elles trouvent, sans les chercher, des poses d'une audace et d'une noblesse qui enchanteraient le statuaire le plus délicat, si le statuaire moderne avait le courage et l'esprit de ramasser la noblesse partout, même dans la fange; d'autres fois elles se montrent prostrées dans des attitudes désespérées d'ennui, dans des indolences d'estaminet, d'un cynisme masculin, fumant des cigarettes pour tuer le temps, avec la résignation du fatalisme oriental; étalées, vautrées sur des canapés, la jupe arrondie par derrière et par devant en un double éventail, ou accrochées en équilibre sur des tabourets et des chaises; lourdes, mornes, stupides, extravagantes, avec des yeux vernis par l'eau-de-vie et des fronts bombés par l'entêtement.

Nous sommes descendus jusqu'au dernier degré de la spirale, jusqu'à la foemina simplex du satirique latin. Tantôt nous voyons se dessiner, sur le fond d'une atmosphère où l'alcool et le tabac ont mêlé leurs vapeurs, le maigreur enflammée de la phthisie ou les rondeurs de l'adiposité, cette hideuse santé de la fainéantise. Dans un chaos brumeux et doré, non soupçonné par les chastetés indigentes, s'agitent et se convulsent des nymphes macabres et des poupées vivantes dont l'oeil enfantin laisse échapper une clarté sinistre; cependant que derrière un comptoir chargé de bouteilles de liqueurs se prélasse une grosse mégère dont la tête, serrée dans un sale foulard qui dessine sur le mur l'ombre de ses pointes sataniques, fait penser que tout ce qui est voué au Mal est condamné à porter des cornes."

These glorified fallen beings made their way into Charles Baudelaire's writings, "The Painter of Modern Life".

Some of these latter-specimens of an innocent and monstrous fatuity display in their features and boldly direct glances an obvious pleasure in existence ("Why?" one could well ask). Sometimes they unintentionally fall into attitudes of an audacity and nobility that would enchant the most sensitive sculptor--if only the sculptor of today had the courage and intelligence to find nobility everywhere, even in the mire. At other times they are shown prostrate in desperate attitudes of boredom, in the indolent stupors of cafe existence, filled with a masculine cynicism, smoking cigarettes to kill time with the resignation of oriental fatalism; ostentatiously sprawling on divans, with a skirt tucked up before and behind in a double fan, or balanced on stools or chairs: heavy, gloomy, stupid, garish, their eyes glazed by brandy and their foreheads bulging with petulance.
We have descended to the bottom of the spiral, to the femina simplex of Latin satire. Sometimes we see depicted, amidst an atmosphere in which alcohol and tobacco have mingled their reeks, the inflamed emaciation of phthisis, or the curves of adiposity, that hideous health of the idle. A foggy and gilded chaos without a trace of the chastities of indigence is filled with the gesticulations and writhings of macabre nymphs or living dolls from whose infantile cheeks gleams a sinister brightness. Behind a counter laden with bottles of liquor lounges a bulky Megeara, her head swathed in a dirty scarf that throws on the wall a satanically pointed shadow, provoking the reflection that everything dedicated to Evil is condemned to wear horns

Félicien Rops, la buveuse d'absinthe (1876).


A lire : Marie-Claude Delahaye, L'absinthe au féminin (Equinoxe).
A voir : Vert D'absinthe, 11 rue d'Ormesson, Paris.



24 commentaires:

Myriam a dit…

j'adore le jean beraud oeuvre!

Sundari a dit…

Interesting post about the artists life in the 19th century. It sounds like you enjoy your studies.

Carina a dit…

Very interesting read. Thoroughly enjoy these nuggets of knowledge you share with us
**

barbitúrica a dit…

chouette!
:)

xxx

diane a dit…

tu me rappelle qu'il faut vraiment que je lise Monsieur de Phocas, cette histoire m'intrigue...

Jacqueline a dit…

Interesting read! Thank you!

www.fashionsnag.com

Bill Brauker a dit…

Excellent post. I really enjoyed reading it.

billie a dit…

great post!
by degas' buveuse d'absinthe:
http://www.flickr.com/photos/geldenkirchen/3630303835/in/set-72157600230695292/

Roz a dit…

These are so beautiful, it's really interesting reading about them. I like that last one in particular, so full of atmosphere..
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http://clothescamerasandcoffee.blogspot.com/

Farah. a dit…

j'aime... de bon choix.

Elodie a dit…

Ton blog est vraiment une réussite. C'est assez rare de faire rimer mode avec peintres pré-raphaélites, littérature et histoire de l'art. Tes sources d'inspiration sont étonnantes et passionnantes ! J'aime beaucoup cet article. Très intéressant.

CARLA a dit…

i love the first paint.
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CARLA a dit…

love the first paint. it's beautiful.

Tchelet a dit…

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The Cherry Blog a dit…

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mimicrobe a dit…

Je me cultive un peu à chaque fois que je viens lire tes articles.

Alors merci pour moi et bravo à toi de sortir un peu du lot de toutes ces filles fan de guenilles.

Miss M a dit…

Love your blog!
Cheers!

<3 M

Lola. a dit…

Les buveurs d'absinthe...
J'adore cette peinture, Béraud s'est inspiré de "l'assomoir" de Zola pour la créer.
Et comme c'est un de mes livres favoris je ne peux que l'adorer <3
Bizes

C a dit…

what a very interesting post! you described it wonderfully, it makes me miss learning history (at schooL)

flux a dit…

cet article est extra, ça fait plusieurs fois que je viens pour le relire , il me plait toujours autant.on se replonge dans une epoque que l'on a pas connue, ça transporte et fait frissonner à la fois.

tu ecris vraiment bien :)

j'avais bien aimé l'article sur les éphebes aussi

vertealchimie a dit…

bonjour a tous ,magnifique cette page sur la'absinthe ,les muses ,et les peintres.cette époque parait si loingtaine ,alors que l'absinthe vit un retour discret ,mais de qualitée égale a celle de l'époque.voici deux liens qui me semble de qualité:

http://perso.numericable.fr/lcolletaz/

http://vertealchimie.revolublog.com/